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ANALYSE | Tanganyika : derrière les conflits qui se multiplient, une population civile toujours en première ligne

L’incident de Bayoro à Nyunzu remet en lumière les fragilités sécuritaires du Tanganyika. Malgré les efforts de stabilisation, plus de 270 000 déplacés internes étaient encore recensés dans...

Vue de Kalemie illustrant les enjeux de développement et de modernisation des infrastructures dans la province du Tanganyika.
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ANALYSE | TANGANYIKA — Trois personnes blessées par balle dans un différend autour du pouvoir coutumier. Pris isolément, l’incident survenu dimanche 4 octobre à Mulongo, dans le groupement Bayoro en territoire de Nyunzu, pourrait apparaître comme une crise locale. Replacé dans le contexte sécuritaire du Tanganyika, il rappelle cependant une fragilité plus profonde : les foyers de tension changent de forme et de localisation, mais les populations civiles continuent d’en supporter les conséquences.


Le Tanganyika n’est pas plongé dans une insécurité uniforme. Plusieurs zones connaissent une relative accalmie et des mécanismes de paix sont actifs. Mais derrière cette stabilité apparente subsistent des conflits coutumiers, fonciers et communautaires, la présence de groupes armés dans certaines zones ainsi que des tensions liées aux ressources naturelles.


Les chiffres des déplacements permettent de mesurer cette fragilité. Selon le quinzième cycle de suivi de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), réalisé entre juin et juillet 2026, la province comptait environ 270 358 personnes déplacées internes.


Près des trois quarts étaient concentrées dans les territoires de Kalemie, Manono et Moba.


Bayoro : un conflit coutumier qui bascule dans la violence


À Mulongo, dans le groupement Bayoro, la tension est née autour de l’installation de Nicolas Kabogo Sango comme chef du groupement.


Une partie des notables et des familles régnantes conteste sa légitimité au regard des traditions coutumières locales.


Selon l’administrateur intérimaire du territoire de Nyunzu, les FARDC sont intervenues après le signalement de groupes de personnes munies notamment de flèches et de machettes qui auraient tenté d’empêcher la cérémonie d’installation.


Des tirs de sommation auraient été effectués. Trois personnes ont été atteintes par balle, selon les sources locales citées par Radio Okapi.


La société civile locale conteste pour sa part le recours aux militaires dans le traitement d’un différend qu’elle estime d’abord coutumier et administratif.


Les responsabilités précises dans les violences restent à établir. Mais l’épisode montre comment un désaccord autour d’une autorité locale peut rapidement devenir une question de sécurité publique lorsqu’aucune solution acceptée par les différentes parties n’est trouvée suffisamment tôt.


Le Tanganyika face à plusieurs types de conflits


L’une des difficultés de la situation sécuritaire dans le Tanganyika est qu’elle ne peut pas être réduite à une seule cause.


Les tensions ne sont pas partout identiques.


Dans certaines zones, les différends concernent le pouvoir coutumier ou la terre. Ailleurs, ils sont liés à la méfiance entre communautés, aux activités de groupes armés ou encore à la compétition autour des ressources naturelles et minières.


En juillet 2026, lors de l’évaluation à mi-parcours d’un projet de coexistence pacifique entre ex-combattants et communautés Twa et Bantou, le P-DDRCS identifiait notamment dans le secteur du Nord-Lukuga, à Nyunzu, les conflits fonciers, la méfiance entre communautés, les tensions autour des ressources naturelles et de l’exploitation minière ainsi que la faible présence de l’État parmi les facteurs d’insécurité.


Le programme signalait également la présence de groupes armés dans certaines zones du territoire de Nyunzu.


Une province relativement calme, mais pas encore stabilisée


Il serait excessif d’affirmer que l’ensemble du Tanganyika est aujourd’hui en guerre.


La province a connu des améliorations sécuritaires par rapport aux périodes les plus violentes des conflits communautaires qui l’ont profondément marquée.


Des programmes de désarmement, de réinsertion et de coexistence pacifique sont en cours. Des mécanismes locaux de concertation pour la paix ont également été installés dans les six territoires.


Mais la stabilisation ne signifie pas disparition des causes du conflit.


Lorsque les différends fonciers restent non résolus, que les successions coutumières sont contestées, que des combattants conservent leurs armes, que les communautés se méfient les unes des autres ou que l’État reste faiblement représenté dans certaines zones rurales, une crise locale peut rapidement raviver les tensions.


270 358 déplacés : derrière le chiffre, des familles


Les données de l’OIM permettent surtout de comprendre qui paie le prix de cette instabilité.


À l’issue de son évaluation de juin-juillet 2026, l’organisation estimait à 270 358 le nombre de personnes déplacées internes dans le Tanganyika.


L’OIM indique que les déplacements dans la province restent principalement liés aux conflits armés et intercommunautaires.


Ces chiffres ne représentent pas seulement des mouvements sur une carte.


Chaque déplacement peut signifier une maison abandonnée, un champ laissé derrière soi, une activité économique interrompue, des enfants retirés de l’école et une famille obligée de dépendre temporairement de proches, de communautés d’accueil ou de l’aide humanitaire.


À Kalemie aussi, les conséquences des conflits sont visibles


La capitale provinciale peut sembler éloignée des affrontements enregistrés dans certaines zones rurales. Elle en reçoit pourtant directement les conséquences.


Entre le 10 et le 22 juin 2026, l’OIM a enregistré dans 13 sites du territoire de Kalemie 18 259 personnes déplacées réparties dans 8 331 ménages.


Parmi les personnes enregistrées, 51 % des déplacements étaient principalement associés aux attaques de groupes armés, 19 % aux conflits intercommunautaires et 24 % aux aléas naturels.


Ces données montrent comment une crise sécuritaire survenue à plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres peut finir par peser sur les communautés d’accueil, les structures sanitaires, les écoles, l'accès à l'eau, l'alimentation et les moyens de subsistance autour de Kalemie.


Les plus vulnérables paient le prix le plus élevé


Les conséquences d’un conflit ne sont pas réparties de manière égale.


Les enfants, les femmes, les personnes âgées, les personnes vivant avec handicap et les ménages ayant perdu leurs sources de revenus disposent généralement de moins de moyens pour absorber le choc d’un déplacement.


Pour une famille vivant déjà avec peu de ressources, quitter brusquement son village peut signifier perdre presque tout ce qui permettait de vivre de manière autonome.


Les communautés d’accueil sont également concernées. Lorsqu’un village ou un quartier accueille soudainement de nombreuses familles déplacées, les mêmes points d’eau, centres de santé, marchés, écoles et terres agricoles doivent répondre à davantage de besoins.


L’aide humanitaire soulage, mais ne peut pas remplacer la paix


Plusieurs interventions tentent de réduire cette vulnérabilité.


En juin 2026, la FAO indiquait par exemple assister plus de 5 000 ménages vulnérables affectés par les conflits au Tanganyika, notamment à travers des transferts monétaires et des intrants agricoles.


D’autres programmes soutiennent la réinsertion des ex-combattants, la formation professionnelle, la scolarisation des enfants et le rapprochement entre communautés Twa et Bantou.


Ces interventions peuvent aider des familles à reconstruire leurs moyens de subsistance. Mais elles interviennent principalement sur les conséquences ou sur la prévention.


Elles ne peuvent pas, à elles seules, remplacer le règlement des causes politiques, coutumières, foncières, économiques et sécuritaires qui entretiennent les tensions.


Pourquoi les mêmes tensions peuvent-elles revenir ?


C’est peut-être la question centrale.


Le Tanganyika dispose désormais de projets de paix, de structures de concertation, de programmes de désarmement et d’initiatives de cohésion sociale.


Pourtant, de nouveaux incidents continuent d’apparaître.


L’explication tient notamment au fait qu’une paix durable ne repose pas uniquement sur l’absence temporaire d’affrontements.


Elle suppose des institutions locales capables d’arbitrer les conflits avant qu’ils ne deviennent violents, une justice accessible, une administration présente dans les zones rurales, des mécanismes crédibles de règlement des conflits fonciers et coutumiers, ainsi que des perspectives économiques pour les jeunes et les anciens combattants.


Bayoro pose aussi la question de la prévention


L’incident de Mulongo doit donc être analysé au-delà des trois personnes blessées.


Si une contestation sur la désignation d’un chef coutumier était connue avant la cérémonie, une question mérite d’être posée : quels mécanismes de médiation avaient été engagés entre les parties avant d’en arriver à une confrontation nécessitant l’intervention des forces de sécurité ?


La même question peut être appliquée à d’autres conflits.


Attendre qu’un différend produise des blessés, des morts ou des déplacements avant d’organiser une médiation coûte beaucoup plus cher humainement que d’intervenir lorsque les premiers signes de tension apparaissent.


La sécurité ne peut pas se limiter au déploiement des forces


Les forces de défense et de sécurité ont un rôle essentiel dans la protection des personnes et des biens. Mais la nature de plusieurs conflits observés dans le Tanganyika montre que la réponse sécuritaire ne peut pas être exclusivement militaire ou policière.


Un conflit foncier nécessite aussi un arbitrage foncier. Un conflit coutumier nécessite une médiation institutionnelle et coutumière. Une tension communautaire exige des mécanismes de dialogue. La présence d’ex-combattants nécessite désarmement, démobilisation et réinsertion.


Sans cette combinaison, les forces de sécurité peuvent contenir momentanément une crise sans nécessairement en éliminer la cause.


Le défi : empêcher les petites crises de devenir de grands conflits


L’expérience du Tanganyika montre à quel point une tension locale peut devenir destructrice lorsqu’elle se superpose à la pauvreté, aux rivalités communautaires, aux problèmes fonciers et à la circulation des armes.


La priorité n’est donc pas seulement de réagir lorsque les violences éclatent.


Elle consiste à identifier les zones de tension, documenter les conflits avant leur escalade, renforcer les mécanismes locaux de médiation et garantir une présence effective de l’État dans les territoires les plus fragiles.


Et au milieu, toujours la population


À Bayoro, trois personnes sont aujourd’hui blessées. Ailleurs, d’autres familles vivent encore loin de leurs villages d’origine.


Les crises ne portent pas toutes le même nom et n’ont pas nécessairement les mêmes acteurs. Mais leur conséquence commune est souvent la même : une population déjà vulnérable qui perd encore une partie de sa sécurité, de ses revenus ou de son accès aux services essentiels.


Les quelque 270 000 déplacés internes recensés en 2026 rappellent que la question sécuritaire du Tanganyika ne peut pas être évaluée uniquement à travers le nombre d’affrontements signalés.


Elle doit aussi être mesurée à travers le nombre de familles qui peuvent réellement rentrer chez elles, cultiver leurs champs, envoyer leurs enfants à l’école et vivre sans craindre qu’un nouveau différend les oblige à repartir.


Le Tanganyika a certainement progressé depuis les périodes les plus sombres de ses violences communautaires. Mais l’incident de Bayoro envoie un avertissement : une accalmie n’est durable que lorsque les causes des conflits sont elles-mêmes traitées.


✍️ La Rédaction | TRACE Kalemie


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